Auschwitz (par Mohammed M.)

Au moment où je suis descendu de la voiture devant Auschwitz, j’avais le cœur lourd alors que je me préparais à découvrir quelque chose de très déchirant. C'est exactement à ce moment-là que j'ai reçu une notification sur mon téléphone concernant les élections législatives en France : « Au-delà des attentes, le Nouveau Front Populaire semble être en tête des élections ».
J'ai soupiré profondément en regardant une inscription au-dessus de la porte d'Auschwitz : « Arbeit Macht Frei » qui signifie littéralement : « le travail rend libre ».
Je suis entré à Auschwitz et alors que j'errais à l'intérieur, en tant que Hazara d'Afghanistan, qui avait aussi l'expérience du génocide, je pouvais ressentir la douleur. Les souvenirs des victimes : leurs chaussures, leurs bagages, leurs photos… je ne sentais que la flamme au plus profond de mes os.

Les Hazaras vivent le plus long génocide de l’histoire de l’humanité. Cela fait plus de 140 ans que nous vivons sans cesse un génocide. Génération après génération.
Auschwitz, l'abattoir des innocents, me faisait penser au génocide Hazara de 1998 à Mazare Charif. Lorsque les talibans ont pris le contrôle de Mazar en août 1998, ils ont déclaré un pogrom de trois jours qui a permis à tous les talibans de tuer immédiatement tous les Hazaras qu'ils rencontraient. Selon les rapports officiels de Human Rights Watch, plus de 2000 Hazaras ont été tués entre le 8 et le 11 août 1998, tandis que des milliers d'autres sont portés disparus.

Auschwitz, me rappelait l'histoire de mon père capturé par les talibans à Mazar à cette époque, alors que son seul crime était d'être Hazara. Il a été placé dans un conteneur aux côtés de centaines d'autres Hazaras et emmené dans le désert de Dasht-e Leyli (situé au nord de l'Afghanistan) pour y être exécuté. Alors qu’il se préparait à mourir, un soldat taliban a regardé mon père et lui a demandé : avez-vous des enfants ?
Mon père a répondu : Oui, j'ai un garçon et une fille. Et ma mère est aussi une vieille femme. Je ne veux pas demander pardon mais je ne sais pas ce qui se passera si je meurs. Ils sont en Iran…

Le soldat taliban a dit : courez ! Et ne regardez plus jamais en arrière.
Cette expérience de mon père est très similaire à l'histoire du pianiste juif Szpilman qui a été sauvé par un officier nazi, Hosenfeld.

Auschwitz me rappelait l'amour interdit. La juive Hannah Arendt et son professeur d'université pro-fasciste, Martin Heidegger. Cela me renvoyait à mon propre amour interdit ; la fille que j’aimais mais que je ne pouvais pas marier, uniquement parce que j’étais Hazara. Quand j’ai demandé sa main à son père, il a répondu : « Je ferais mieux de tuer ma fille, de l’enterrer mais je ne la laisserai jamais épouser un Hazara… »
Auschwitz n’est pas seulement l’abattoir des innocents, c’est l’abattoir de tous les amoureux.

Tandis que je disais adieu à Auschwitz, les larmes coulaient de mes yeux, je regardais le résultat des élections françaises et murmurais lentement : « Non ! plus Jamais Ça ! Pour éviter toute catastrophe, aucun fascisme ne devrait ressusciter. Il faut en finir avec ce ventre encore fécond d’où a surgi la bête immonde»

Mohammed M.

Mardi 9 juillet 2024